Medias et délinquance

En novembre dernier, la disparition d’Alexia Daval fait les gros titres et tourne en boucle sur les chaînes télévisées : tous les regards se tournent vers l’affaire Alexia, « la joggeuse disparue » puis « la joggeuse assassinée« . Face à  un tel discours, le journaliste Frédéric Métézeau s’interroge : « Pourquoi parler de joggeuse ? Si elle avait disparu en collectionnant des timbres, on n’aurait jamais titré la philatélique disparue. »

Parler de joggeuse  n’est donc pas anodin : le terme donne une impression d’insécurité au spectateur, comme si toutes les femmes qui faisaient du jogging pouvaient connaitre le même destin.

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Cet exemple est significatif du traitement que les médias réservent à  la délinquance, et la tendance qu’ils ont à  privilégier un langage et des images alertantes. La délinquance se paye même le luxe des gros titres nationaux : « Il y a 25 ans, les faits-divers dépassaient rarement l’édition régionale» explique Michel Mathien, professeur de sciences de l’information et de la communication. « Aujourd »hui,  les médias créent des feuilletons qui tiennent en haleine. Ils font tout pour intéresser. C’est encore plus efficace quand l’information est distillée petit à  petit. »

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MISE EN SCÈNE DE LA DÉLINQUANCE  

Presse écrite, radio ou télévision, chaque média met en scène la délinquance et lui donne de l’importance grâce à  des outils précis comme les images, la musique, les idiomes de langage et les statistiques. Toutefois ces médias ont des spécificités et un moyen de persuasion différent. Dans La Galaxie Gutenberg publié en 1962,  Marshall Mc Luhan distingue les médias  « chauds  » (télévision, radio), qui font davantage appel à  la communication sensorielle qu’à  la réflexion intellectuelle et les médias  « froids  » (presse) plus réflexifs. Dans le traitement de la délinquance, les médias chauds ont plus d’influence et attirent plus d’auditeurs.

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Le choix des mots est alors particulièrement fort : le traitement de la délinquance incite le journaliste à  utiliser une certaine rhétorique et un langage spécifique. C’est ce que montre Mathieu RIGOUSTE dans son article « Le langage des médias sur les cités » : représenter l’espace, légitimer le contrôle » : les médias mobilisent des répertoires spécifiques de signes et de codes, et privilégient le champ lexical de la maladie. Les cités malades, la France fatiguée, l’assistanat : cancer de la société … les mots choisis ont un sens et ne sont jamais anodins. L’écriture journalistique flirte également avec les hyperboles : on parle d’explosion de la délinquance, de fatalité ou encore de flambée peu importe le chiffre que l’on invoque ensuite.

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Les images jouent également leur rôle : l’angle pris, l’obscurité, la netteté, ou encore la taille du premier plan donnent un ton à  l’image qui ne saurait être neutre. Cette une de Valeurs actuelles est significative : le journal met en scène des zadistes cagoulés, vêtus de noir et regroupés. Le gros titre « Ces zadistes qui font peur » ne fait que confirmer l’impression déjà  transmise par l’image.

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Autre exemple avec un journal orienté à  gauche cette fois : la une sur l’insécurité de Marianne n’utilise pas d’image pour attirer directement le regard sur le titre tapageur : « Le gouvernement et les médias le cachent« . En faisant appel au mystère et au scandale, le journal incite le lecteur à  découvrir l’enquête.

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RECONSTRUCTION DU RÉEL  

La mise en scène s’accompagne d’une reconstruction du réel :  sans retirer au journaliste l’honnêteté qui le caractérise, ce qu’il restitue dans un article n’est pas le réel, mais sa propre vision. Dans son article  «  Presse et délinquance ou comment lire entre les lignes   », Francine Soubiran-Paillet analyse huit articles dans lesquels elle repère deux formes de mise en scène :

  1.  L’individualisation : tendance à  expliquer l’action par des caractéristiques propres à  l’auteur qui l’éloignent d’autres catégories sociales. En bref,  on fait de l’auteur une personne isolée, une situation unique qui n’a pas de risque de nous concerner, comme le un vol dans un musée par exemple.
  2. L’abstraction : on fait ici de l’auteur une sorte de miroir d’une myriade d’individus et on étend la situation : on crée alors l’impression d’un risque et le lecteur se sent menacé par la délinquance (racket, harcèlement sexuel, terrorisme etc).

La mise en scène et la mise en page sont essentielles pour comprendre comment les médias s’emparent d’une information, l’assimilent et la diffusent. Les outils font office d’argument : on  rapporte des faits, des statistiques, des images en oubliant vite que  les statistiques ne sont jamais des faits, et qu’elles sont toujours interprétées en fonction de ce que l’on veut leur faire dire. Pour reprendre l’expression de Martin Vanier, « Les chiffres ne mentent jamais dit-on lorsqu’on les manipule« .

Cette mise en scène est en partie liée à  la déconnexion du journaliste des milieux dont il n’est pas issu. En effet, les rédactions ne sont pas représentatives de la société : les intervenants invités sur les plateaux télés ou les auteurs des tribunes des journaux viennent la plupart du temps des classes moyennes supérieures. Pour exemple, on compte 62 % de cadres supérieurs contre 3 % d’ouvriers parmi les invités à  la télévision (selon l’observatoire des inégalités dans une étude titrée La représentation des catégories socioprofessionnelles à  la télévision).

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L’OBJECTIF D’UN TEL TRAITEMENT DE L’INFORMATION

Si le but premier est d’informer la population, les médias veulent aussi donner de la visibilité à  certains évènements en fonction de leur rentabilité économique. Les gros titres tapageurs et les images chocs font plus vendre que les informations moins polémiques. Au programme : de la violence, du sexe et du scandale.

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L’enjeu est également politique : le traitement de la délinquance est sensible à  l’orientation du journal, même si elle est peu affirmée. Les deux unes ci dessous traitent du même sujet : l’entrée illégale des migrants en Europe. Pourtant, leur message est profondément différent : l’un dénonce une Europe trop ouverte quand l’autre donne à  voir une Europe « forteresse ».

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Un tel traitement de la délinquance, parfois assez inconscient, est différent selon les médias : la télévision par exemple, notamment les chaines d’information en continue, réagit très vite aux informations, alors que la presse a plus de temps pour les remettre en question et s’interroger sur l’angle qu’il faut prendre.

UN JEU À DOUBLE FACE  

Les médias se servent de la délinquance dans un but économique et politique mais la délinquance aussi peut se servir des médias. Le militantisme, par exemple, quand il dépasse les limites du droit, se sert de la médiatisation de son action pour faire entendre sa voix et la rendre légitime. La radicalisation des militants s’explique par la volonté de faire scandale pour attirer les médias et rendre la cause plus visible.

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Suite au durcissement delà  politique migratoire, une association pour les migrants dénonce le mauvais accueil réservé à  ces derniers 

Un problème non médiatisé n’étant pas un problème, les militants doivent se servir des médias pour transmettre leur message, et enfreindre la loi peut devenir un  moyen efficace de les interloquer.  

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Préservatif rose géant placé par Act Up sur l’obélisque de la Concorde à  Paris, le 1er décembre 1993, pour sensibiliser les parisiens à  la lutte contre le SIDA 

 P. Champagne,  dans  «  La construction médiatique des « malaises sociaux » en 1991 expliquait déjà  : « Les malheurs et les revendications doivent désormais s’exprimer médiatiquement pour espérer avoir une existence publique reconnue et être, d’une manière ou d’une autre,  pris en compte par le pouvoir politique ».

  UNE CERTAINE IDÉE DE LA DÉLINQUANCE

La délinquance est un terme très large qui comprend toutes les infractions à  la loi sans attention portée au niveau du délit : viol, meurtre, harcèlement sexuel, cambriolage, détournement de fonds, vol à  l’étalage, dégradation du matériel public ou encore traffic de drogue, sont tous regroupés dans cette même catégorie.

Pourtant, il serait naïf de ne pas voir la distinction que les médias font entre la délinquance de voyou et la délinquance en col blanc. Un cambriolage à  main armée dans une banque parait plus grave et dangereux qu’un détournement de fonds publics. Par exemple, les unes de journaux ci dessous défendent des hommes politiques accusés de détournement de fonds (Nicolas Sarkozy dans l’affaire du financement de la campagne présidentielle de 2007 et François Fillon dans les affaires d’emploi fictif) :

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… mais accusent directement le bas de la société de ruiner la France :

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Les unes de journaux de gauche ci dessous respectent un schéma inverse :

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  REPENSER LA DÉLINQUANCE  

La délinquance peut aussi paraitre incohérente : c’est le cas des personnes accusées pour l’aide qu’elles apportent aux migrants en les aidant à  rester sur le sol bien qu’ils n’aient pas leurs papiers. Ce délit de solidarité est puni par la loi mais valorisé par les médias et par une grande partie de la société qui reconnaissent dans ce geste la marque de notre humanité.

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Manifestation de l’association La Cimade, qui accueille des migrants et les accompagne dans leur demande d’asile : « Si la solidarité avec les étrangers est un délit, alors nous sommes tous des délinquants« . 

Penser la délinquance en terme de catégories prédéfinies ne sert qu’à  créer des stéréotypes et à  construire des amalgames. Toute personne qui enfreint la loi est un délinquant aux yeux de la justice. Mais pas aux yeux de la société.

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