Chasse aux phoques : Canadiens, pas assassins

Depuis le 2 octobre, la question de la chasse au phoque gris est au coeur des débats environnementaux. A la demande du gouvernement, le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) a entamé des consultations pour revoir la réglementation de la chasse au Québec.  

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Les deux commissaires du BAPE sur l’avenir de l’Île de Brion (Photo : Radio-Canada)

VERS UNE NOUVELLE LÉGISLATION ?

Devant un BAPE attentif, les Iles-de-la-Madeleine ont plaidé cette semaine pour un adoucissement de la législation sur la chasse au phoque. Face à la détresse des chasseurs, le Bureau pourrait autoriser la chasse au phoque gris en modulant le statut de réserve écologique de l’Île Brion. 

L’ouverture de cette chasse répondrait également aux inquiétudes scientifiques liées à la surpopulation de l’espèce dans le golfe du Saint Laurent. En effet, la population de phoques gris a quintuplé depuis 1990, passant de 100 000 à 500 000 au nord ouest de l’Atlantique. Cette surabondance pourrait avoir des effets nocifs sur l’écosystème du golfe et entraîner la disparition de la morue. 

Malgré cette profusion, le phoque gris ne représentait que 2,3% des phoques tués en 2016 (1 612), loin derrière les phoques du Groenland (66 800 abattus au cours de la même année).

Mais de quoi parle-t-on réellement ? Quels sont les enjeux d’un allègement de la réglementation sur la chasse au phoque ? Pour le comprendre, il faut noter l’imbrication de la chasse traditionnelle avec la chasse commerciale et revenir sur le conflit entre pouvoirs publics, chasseurs et organismes militants.

 

RÈGLES DU JEU 

Au Canada, la pêche au phoque est une activité gérée par le gouvernement fédéral, plus précisément par le Ministre des Pêches, des Océans et de la Garde côtière canadienne (MPO). Ce dernier précise que « c’est le phoque du Groenland qui alimente la quasi-totalité de la chasse commerciale au Canada, les phoques gris et à capuchon étant peu chassés ». Si la chasse est interdite pendant la saison des mises-bas (février mars),  il suffit d’un décret du Ministère pour les modifier.

Danielle Lafrance, auteure de La chasse au phoque au Canada, soulève qu’«aucun permis n’est délivré pour la chasse commerciale des phoques commun, annelé et barbu », à l’exception des « prises de subsistance ». En revanche, elle montre que la pêche de subsistance et la chasse culturelle, elles, sont permises toute l’année.  

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La chasse au phoque se divisent en zone de gestions, partagées entre : 1. la région de l’Arctique (numéros 1 à 3), 2. la région du « Front » (numéros 4 à 11 et 33) et 3. la région du golfe du Saint Laurent (numéros 13 à 32).

Toute infraction à la réglementation est prise au sérieux par les autorités. Le site officiel du gouvernement fédéral indique que « les chasseurs qui ne respectent pas les méthodes de chasse sans cruauté, les conditions de permis et les exigences de capture sont pénalisés. » Ils peuvent alors se voir confisquer leurs prises, leurs engins de pêche et leurs permis et devoir payer des amendes. Mais malgré cette surveillance de la chasse, les opposants ne décolèrent pas. 

LES UNS CONTRE LES AUTRES 

Bien que la chasse au phoque soit une tradition nationale, qui plus est soutenue par le gouvernement fédéral, elle est encore loin de faire l’unanimité. D’un côté, le gouvernement du Québec la reconnait comme « une activité durable et bénéfique économiquement ». Mais de l’autre, les activistes et les protecteurs de la cause animale s’agitent pour durcir la législation, interdire la chasse commerciale et mobiliser l’opinion publique. 

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Campagne lancée sur le site « Respect animal » contre la chasse commerciale 

Les organismes militants comme « Fourrure Torture » ou « Respect Animal » appellent le public à protester contre le massacre des phoques et le port de la peau d’animal. Ce faisant, ils distinguent maladroitement la chasse autochtone soutenable d’une chasse commerciale cruelle. 

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L’association PETA a protesté à Genève contre la levée de l’interdiction sur les produits de phoque à laquelle réfléchit Bruxelles.

L’industrie du phoque subit également les interdictions mises en place par certains pays sur l’importation et l’exportation des produits venant de mammifères marins. Après les Etats Unis en 1972 et le Mexique en 2006, c’est au tour de l’Union Européenne d’interdire les produits dérivés du phoque en 2009. Cet embargo accepté par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) jette un froid sur l’industrie canadienne : en 2010, le prix de la peau chute à 20$ l’unité alors qu’il était de 100$ en 2006. S’ensuivent les interdictions de la Russie, de Taïwan (sauf obtention d’un permis spécial) et de la Suisse, rendant très difficile une stabilité du marché. 

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Caricature de Michel Garneau en 2013

UNE CHASSE TRADI-COMMERCIALE

Cependant, les adversaires de la chasse au phoque ne visent jamais la chasse traditionnelle, qu’ils savent soutenable. La chasse autochtone est effectivement une chasse traditionnelle, écologique et locale. Les Inuits la pratiquent pour se nourrir de la viande, s’habiller de la peau et en récupérer l’huile, minimisant ainsi le gaspillage. 

Mais cette chasse autochtone n’en est pas moins commerciale : mieux, elle se situe au coeur de l’économie locale. Grâce à la vente des peaux de phoque, les Inuits s’intègrent dans l’économie capitaliste et la mondialisation. En attaquant la chasse commerciale, les organismes militants condamnent la place des chasseurs dans l’économie globale, et pérennisent la vision fantasmée d’une vie autochtone en autarcie. 

Alors qu’elle se fait au nom de la protection animale, la guerre contre la chasse au phoque laisse des victimes derrière elle : les autochtones du Nord. Dans son documentaire Angry Inuk (« Inuits en colère »), Alethea Arnaquq-Baril avance que le taux de suicide est vingt fois plus élevé chez les Inuits que chez les résidents non autochtones. Selon elle, l’interdiction du Parlement européen en 2009 a plongé le nord dans une « grande dépression » et a forcé certains à quitter la communauté. Le taux de chômage et le taux de pauvreté sont également plus élevés que dans le reste du pays.

EDUQUER, PLUTÔT QU’AFFOLER

Pour éviter de protéger une espèce au détriment d’une autre, le gouvernement appelle les activistes environnementaux à éduquer plutôt que d’affoler. En grossissant les traits, les campagnes de sensibilisation des militants sont en effet accusées de badiner avec la désinformation. 

L’image du bébé phoque blanc, alors que sa pêche est interdite depuis 1987, est par exemple systématiquement utilisée pour lever des fonds contre la chasse. Aaju Peter, avocate et conceptrice de vêtements en peau de phoque, accuse ainsi les organisations d’alimenter les stéréotypes négatifs sur la chasse : « Cela crée une mauvaise perception lorsque PETA déclare que les bébés phoques sont abattus. Ce ne sont pas des bébés. » Le phoque peut également être représenté avec des traits humains, comme Bonnie The Seal, la mascotte officielle de Glasgow 2018. 

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« Mettre fin au permis de tuer des Canadiens » – pétition lancée par PETA

Face à ces campagnes, des initiatives éducationnelles se développent au Canada pour lutter contre les raccourcis simplistes. Le restaurant Kum-Kum Kitchen, par exemple, propose une découverte de la cuisine des Premières Nations et sert de la viande de phoque. Ciblé par les militants, il est devenu ironiquement célèbre à Toronto et affiche complet. Le chef Joseph Shawana explique : « Nous ne faisons pas que garder une industrie sur pied, nous avons aussi un côté éducationnel ». Le restaurant déconstruit également l’idée que le phoque serait une espèce en voie de disparition, ce qui est largement démenti par les scientifiques.

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Le restaurant Kum Kum Kitchen et le Chef Joseph Shawana

La sensibilisation se poursuit sur les réseaux sociaux comme Twitter avec le hashtag #Sealfie. Pour trouver une place dans le débat numérique, les Inuits postent des selfies d’eux portant des vêtement en peau de phoque ou le chassant. Bien que le terrain soit en proie aux commentaires haineux, Twitter permet à la communauté de s’exprimer et d’être représentée. L’internaute Spoopy Kivaaq poste ainsi en avril : « Les phoques font partie intégrante de la culture Inuite. Quand PETA et les vegans dénoncent la chasse au phoque, ils font passer l’idée que la vie des phoques est plus importante que celle des Inuits.(…) Laissez nous vivre ».

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#Sealfie de la réalisatrice Alethea Aggiuq sur Twitter en réponse à la décision du Ellen Show (USA) de financer la lutte contre la pêche au phoque

DÉVELOPPEMENT DURABLE 

Au Québec, la chasse est régulièrement associée aux objectifs du développement durable. Le MPO assure la pérennité de la ressource et le respect des méthodes d’abattage en trois étapes. La chasse est également valorisée pour sa minimisation du gaspillage, un des enjeux principaux de la transition écologique. 

Le développement durable permet ainsi de réhabiliter les chasseurs de phoques surnommés « canadiens assassins » depuis les années 1980. Les documentaires comme There is a house here et Angry Inuk tendent à nuancer les positions radicales du public sur la chasse en expliquant ses bienfaits environnementaux. Si le sujet reste très controversé, il est aujourd’hui mieux représenté dans les médias et dans la société.

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Documentaire primé sur les conséquences économiques et sociales de la restriction de la chasse au phoque

UNE OPPORTUNITÉ POUR LE MARCHÉ NATIONAL

La fermeture des marchés internationaux et l’échec des collaborations à l’étranger pourraient représenter une aubaine pour le marché national. Le rapport sur l’industrie du phoque québécoise note ainsi qu’il existe dans la société canadienne « une croissance de l’acceptation en ce qui concerne les produits dérivés du phoque. » Le 20 mai est même devenu la Journée nationale des produits du phoque depuis 2017.

La hausse de la demande de peaux sur le marché québécois ainsi que les efforts pour lutter contre la désinformation représentent une opportunité de taille pour l’industrie du phoque. La viande est également prisée, tout comme l’huile et autres produits dérivés. Plutôt que d’être perpétuellement rejeté par les partenaires commerciaux du Canada, l’industrie commence à se focaliser sur le marché national.

CANADIENS, PAS ASSASSINS

La chasse au phoque est un enjeu traditionnel et commercial à l’échelle nationale, notamment depuis la fermeture des marchés étrangers. Plutôt que de la réduire à une chasse cruelle et fastueuse, les militants Inuits et le gouvernement fédéral entendent sensibiliser le public et accroitre la demande nationale. La nouvelle réglementation sur la chasse au phoque gris dans le golfe du Saint Laurent est un premier pas vers la dédiabolisation des pratiques Inuits. 

SOURCES 

Ouvrages spécialisés : 

  • Gouvernement du Québec, L’industrie Québécoise du phoque, Portrait – diagnostic sectoriel, 2018
  • BLASER Mario, The Threat of the Yrmo: The Political Ontology of a Sustainable Hunting Program, Memorial University of Newfoundland, 2009
  • MAUSS Marcel, Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimo, L’Année sociologique, 1905

Documentaires : 

  • ARNAQUQ-BARIL Alethea, Angry Inuk, 2016
  • ZWEIG Alan, There is a house here, 2017

Articles : 

  • LIZOTTE Cédric, « Le phoque est toujours au menu du Kum-Kum Kitchen », Radio Canada, 13 octobre 2018
  • DESCHENES Jean François et BÉRUBÉ Joane, « BAPE sur la chasse au phoque : une réglementation à revoir », Radio Canada, 5 octobre 2018
  • BÉRUBÉ Joane, « Le BAPE à Grosse-Île », Radio Canada, 5 octobre 2018
  • BÉRUBÉ Joane, « Le phoque gris pourrait faire disparaitre la morue du Sud du golfe », Radio Canada, 3 octobre 2018
  • BÉRUBÉ Joane, « Le processus de consultation sur la chasse au phoque gris de l’Ile Brion commence », Radio Canada, septembre 2018
  • BALTHAZARD Jean, « Un journaliste français dénonce la chasse aux bébés phoques alors qu’elle est interdite depuis 1987 au Canada », Le journal de Montréal, février 2018
  • « La chasse aux phoques est toujours d’actualité au Canada », Brut, 2018
  • LAFRANCE Daniele, « La chasse au phoque du Canada », Bibliothèque du parlement, novembre 2017
  • TURK Jon, « Embarquez sur le kayak du péril », The Walrus, juillet 2017
  • CBC North, « Les campagnes anti-chasse au phoque sont dévastatrices pour les Inuits », radio Canada, avril 2017
  • SHIELDS Alexandre, « Chasse au phoque: entre mauvaise presse et espoir de relance », Le Devoir, mars 2017
  • CHAMPAGNE Eric Pierre, « La chasse au phoque toujours aussi controversée », La presse, mars 2014
  • FRANCOEUR Louis-Gilles, « La chasse aux phoques n’est plus une menace », Le Devoir, 2004

Sites internet consultés :

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