Chasse aux phoques : les inuits crient dans le vide

Il y a des peuples qui ne râlent pas. Certains, qui ont pourtant bien des raisons de se faire entendre, ont pour habitude de rester tranquille face aux conflits afin de mieux les résoudre. C’est le cas des Inuits, un peuple autochtone de l’Amérique du Nord et une des premières nations du Canada. 

Les Inuits ont une tradition qui se délite malgré eux : celle de rester calme. Régulièrement accusés par les défenseurs des animaux d’« assassiner des bébés phoques sans défense », de « les massacrer » ou encore de les « dépecer vivant », les Inuits ne répliquaient pas. Jusqu’à maintenant.

Dans son documentaire Inuk en colère, la réalisatrice Alethea Arnaquq-Baril explique que perdre son sang-froid est pour son peuple un signe de faiblesse, voire de culpabilité. Mais pour cette cinéaste que la presse canadienne a fait porte-parole de la communauté, l’heure de la révolte a sonné.

Inuits en colère, le documentaire primé sur les conséquences économiques et sociales de la restriction de la chasse au phoque

TA PANCARTE CONTRE LA MIENNE

Défendre la chasse au phoque, c’est un peu comme prendre le parti d’un grand méchant sur Twitter. Vous avez beau vous expliquer, personne ne vous écoute et tout le monde vous insulte. Quand les Inuits défendent sur internet leur droit à manger du phoque et à s’en vêtir, on les traite de « monstres sans coeur » sans chercher à en savoir plus.

Lassés de cette représentation faussée de leur culture, les Inuits décident désormais de protester. Pour l’avocate Aaju Peter, qui défend les droits des peuples autochtones du Nord canadien, ces peuples n’ont plus d’autre choix que celui de descendre dans la rue s’ils veulent maintenir le système qui leur permet de vivre. 

Les premiers à le faire sont les étudiants. En mars, les jeunes Inuits de l’université de Nunavut Sivuniksavut à Ottawa ont sorti leurs pancartes pour protester contre les jugements hâtifs sur la chasse. « Pas sure du sort des phoques ? Renseigne-toi sur le nôtre ». Rassemblés devant le Parlement, ils appellent le gouvernement à éduquer les Canadiens et à lutter contre une vision trop partiale de leur mode de vie. 

La communauté inuite a rejoint leur combat en organisant de petites manifestations dans de grandes villes canadiennes comme Toronto et Montréal. Un coup d’épée dans l’eau à en croire Alethea Arnaquq-Baril, qui sait bien qu’ils ne sont pas assez nombreux ni assez agressifs pour se faire entendre. 

C’est donc en sensibilisant que les Inuits continuent le combat. Sur Instagram et Twitter, ils ont créé le hashtag #Sealfie pour trouver une place dans le débat numérique. Le but ? Eduquer qui veut bien en postant des selfies d’eux vêtus de vêtement en peau de phoque ou en pleine chasse.


#Sealfie de la réalisatrice Alethea Aggiuq sur Twitter en réponse à la décision du 
Ellen Show (USA) de financer la lutte contre la pêche au phoque.

Bien que le terrain soit en proie aux commentaires haineux, Twitter permet à la communauté de s’exprimer et d’être représentée. L’internaute inuite Spoopy Kivaaq explique fréquemment son point de vue sur son compte. En avril 2018, elle écrit : « Les phoques font partie intégrante de la culture Inuite. Quand PETA et les vegans dénoncent la chasse au phoque, ils font passer l’idée que la vie des phoques est plus importante que celle des Inuits.(…) Laissez nous vivre ».

« CANADIENS, ASSASSINS »

Pour les associations engagées dans la protection animale, le port de la fourrure ne peut simplement pas être justifié. La fourrure, à leurs yeux, est un luxe créé dans la torture. Ce message, largement approuvé dans les pays nord-américains et européens, fait du tort à la société inuite qui dépend de la chasse au phoque pour vivre. Fondé en partie sur des idées reçues, il s’est imposé avec le temps et brouille les arguments du camp adverse.

Tout commence dans les années 1970, lors du voyage de l’actrice française Brigitte Bardot au Canada. Engagée aux côté de Brian David, co-fondateur du Fonds international pour la protection des animaux, elle vient y dénoncer la chasse au blanchon, le petit du phoque. Le slogan « Canadiens, assassins » qu’elle martèle dans une manifestation reste gravé dans la mémoire locale.

Lors de sa visite, elle déclare en conférence de presse : « De toute façon, quoi qu’il arrive, le phoque est en voie de disparition. […] Il faut que vous vous disiez, même si la chasse existe depuis 300 ans, que les traditions changent et que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis. » 

LA « GRANDE DÉPRESSION » DES INUITS

La décennie qui suit lui donne raison : en 1983, le Conseil de l’Europe interdit l’importation des peaux et des fourrures de blanchons. En quatre ans, la chasse au phoque est divisée par dix, passant de 200 000 phoques tués en 1981 à 20 000 en 1985.

Les années suivantes renforcent la protection des phoques : en 2009, l’Union européenne interdit l’importation des produits dérivés de leur chasse pour des raisons éthiques. Les exportations sont également proscrites vers les États-Unis, Taïwan, la Suisse et la Russie (sauf à avoir un permis).

Cet embargo jette un froid sur l’industrie canadienne : en 2010, le prix de la peau tombe à 20$ l’unité alors qu’il était de 100$ en 2006. Les Inuits appellent cette chute sans précédent du marché « leur propre grande dépression », faisant référence à celle qui, en 1929, avait mis les Etats-Unis à terre. 

CHASSE TRADI-COMMERCIALE

Initialement, les Inuits n’étaient pourtant pas dans le viseur de ces réglementations. Les institutions gouvernementales ciblaient plutôt une pratique bien connue des militants : la chasse dite commerciale. Dans l’imaginaire collectif,  elle se fait au service des intérêts de grandes entreprises et au détriment de l’environnement. On l’oppose ainsi à une autre chasse, que les activistes ne visent presque jamais : la chasse traditionnelle qui, elle, est écologique et locale.

Mais cette chasse autochtone n’en est pas moins commerciale : mieux, elle se situe au coeur même de l’économie locale. Grâce à la vente des peaux de phoque, les Inuits s’intègrent dans l’économie capitaliste et la mondialisation. En attaquant la chasse commerciale, les organismes militants condamnent la place des chasseurs dans l’économie globale, et pérennisent la vision fantasmée d’une vie autochtone en autarcie. 

Alors qu’elle se fait au nom de la protection animale, cette guerre laisse des victimes derrière elle : les habitants du Nord. Chez les Inuits, le taux de suicide est vingt fois supérieur à celui des résidents non autochtones, qui sont en outre moins enclins à la dépression. Le taux de chômage et le taux de pauvreté sont également plus élevés que dans le reste du pays.

DES PHOQUES ET DES INFOX

Pour éviter de protéger une espèce au détriment d’une autre, le gouvernement canadien appelle les activistes environnementaux à éduquer plutôt que d’affoler. En grossissant les traits, les campagnes de sensibilisation des militants sont en effet accusées de badiner avec la désinformation.

L’image du bébé phoque blanc, par exemple, est systématiquement utilisée pour lever des fonds contre la chasse alors qu’elle est interdite depuis 1987. L’avocate inuite Aaju Peter accuse ainsi les organisations d’alimenter les stéréotypes négatifs sur la chasse : « Cela crée une mauvaise perception lorsque PETA déclare que les bébés phoques sont abattus. Ce ne sont pas des bébés. » 


« Mettre fin au permis de tuer des Canadiens » – pétition lancée par PETA

Face à ces campagnes, des initiatives se développent au Canada pour lutter contre les raccourcis simplistes. Le restaurant Kum-Kum Kitchen, par exemple, propose une découverte de la cuisine des Premières Nations et sert de la viande de phoque. Ciblé par les militants, il est devenu ironiquement célèbre à Toronto et affiche complet. Le chef Joseph Shawana explique : « Nous ne faisons pas que garder une industrie sur pied, nous avons aussi un côté éducationnel ».

Le restaurant déconstruit également l’idée que le phoque serait une espèce en voie de disparition, une affirmation largement démentie par les scientifiques. C’est plutôt la surpopulation de l’espèce qui inquiète les chercheurs. La population de phoques gris a quintuplé depuis 1990, passant de 100 000 à 500 000 au nord ouest de l’Atlantique. Cette surabondance pourrait avoir des effets nocifs sur l’écosystème et entraîner la disparition de la morue.

CRIER DANS LE VIDE AVANT DE TOMBER DEDANS

Les Inuits n’ont pas l’habitude de se défendre mais la menace qui pèse sur leur vie dans l’Arctique motive leur rébellion pacifique. A l’heure où la protection de l’environnement prend de la place dans le débat public, les Inuits accusent les militants de pointer du doigt un peuple dont la culture s’est organisée autour du respect de la nature.

Dans la rue ou sur Internet, ils haussent désormais le ton face aux préjugés. Pas assez fort, en revanche, pour se faire entendre. 

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