Extrême droite au pouvoir : mort à l’ecologie ?

Le 29 octobre, Jair Bolsonaro, fraîchement élu président du Brésil, a annoncé qu’il resterait dans l’Accord de Paris à condition que Brasilia garde la pleine souveraineté sur l’Amazonie. Le candidat d’extrême droite avait menacé pendant la campagne électorale  de quitter l’accord global de 2016 sur le réchauffement climatique, comme Donald Trump avant lui. 

Dessin de Finn Graff, Norvège

J. Bolsonaro n’est pas le seul à aller contre courant en matière d’écologie. Si les yeux des médias sont rivés sur le Brésil, c’est que le pays représente un tournant dans la gouvernance mondiale. L’arrivée du Brésilien au pouvoir de la sixième puissance économique fait écho à la montée de l’extrême droite dans le monde à un moment déterminant pour la sauvegarde de l’environnement.

Leur arrivée au pouvoir semble en effet de mauvaise augure pour l’avenir du climat. Pourtant, tous les gouvernements d’extrême droite ont-ils renoncé à protéger l’environnement ? Si les figures célèbres du courant comme Donald Trump prônent un retour en arrière, d’autres n’abandonnent pas la cause du climat. 

f
« Tu crois qu’ils vont s’intéresser à nous maintenant ? » « Réchauffement climatique »

LE BRESIL, CAS D’ÉCOLE

L’élection du candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro n’est pas seulement un danger pour la démocratie, c’est « une menace pour le climat planétaire », prévient Doug Boucher. Ce conseiller scientifique de l’Union of Concerned Scientists (Union des scientifiques inquiets), est formel : J. Bolsonaro représente « la plus grave menace pour l’Amazonie depuis que le Brésil est sorti de la dictature (en 1985) ». En effet, le nouveau président entend accentuer la déforestation du « poumon vert de la planète », qui avait diminuée de deux tiers de 2003 à 2010.

Résultats de recherche d'images pour « deforestation amazony figures »
La déforestation en Amazonie brésilienne de 1998 à 2015. Source : Mongabay

C’est que l’environnement n’est pas le cheval de bataille du président, au contraire. Onyx Lorenzoni, futur chef du gouvernement, a annoncé fin octobre la fusion du Ministère de l’environnement avec celui de l’agriculture, une question restée en suspend pendant la campagne. L’ancienne ministre de l’environnement, Marina Silva, a dénoncé sur Twitter un « désastre » en expliquant qu’« une ère tragique s’ouvre, où la protection de l’environnement est égale à zéro».

Jair Bolsonaro préfère en effet la défense de la souveraineté au maintien de la biodiversité. Grand admirateur du président américain, il partage l’idée que le réchauffement climatique n’est pas dû aux hommes et que la tendance peut s’inverser sans intervention humaine. Bien que son programme ne soit pas explicite sur les questions vertes, la décision de se débarrasser du Ministère de l’environnement en dit long sur la politique à suivre. 

A DROITE TOUTE 

Le Brésil n’est pas un cas isolé : en Amérique comme en Europe, l’extrême droite progresse rapidement. Aux Etats Unis, Donald Trump a pris le pouvoir malgré ses propos racistes, sexistes et climato-sceptiques. En France, l’ancien Front national a atteint des records en propulsant Marine Le Pen au deuxième tour des élections présidentielles. En Allemagne, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) est devenue le premier parti d’opposition à la politique d’Angela Merkel. En Italie, Mattheo Salvini a ouvert la voie à l’extrême droite. En Hongrie, la politique anti-migratoire de Viktor Orban est péniblement sanctionnée par l’Union européenne. En Autriche, le Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ) est au gouvernement. 

Résultats de recherche d'images pour « extreme droite europe »
Progression de l’extrême droite en Europe (2014). Source : Le Monde diplomatique.

Les néo-populistes et les nationalistes ont bien le vent en poupe. Mais si l’extrême droite prend de la place sur la scène politique, elle est loin d’être uniforme. Nicolas Lebourg la définit en effet comme « un champ politique avec une foule de courants. » L’extrême droite « cultive l’utopie d’une société fermée propre à assurer la renaissance communautaire. » Une société fermée, donc, à un moment où la sauvegarde de la planète nécessite davantage de multilatéralisme. 

PAS DE RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE POUR LES AMÉRICAINS

Avant son élection, le président américain avait provoqué une polémique en qualifiant le réchauffement climatique de « canular (…) inventé de toutes pièces par les Chinois ». Six ans plus tard, Donald Trump est revenu sur ses propos : « Je ne nie pas le changement climatique. Mais, [ce phénomène] pourrait bien revenir en arrière. » Le président attaque en effet la bonne foi des scientifiques : « Vous savez, les scientifiques ont aussi un agenda politique ». Il nie également que la cause du réchauffement soit humaine : « Je ne sais pas si c’est fait par l’homme » a-t-il confié à une journaliste lors de son passage dans l’émission 60 minutes en octobre.

Son scepticisme climatique se fait ressentir dans sa politique environnementale : dès juin 2017, Donald Trump annonce le retrait des Etats Unis de l’accord de Paris sur le climat. A la suite du G7, où l’Allemagne, l’Italie, le Canada, la France, le Japon et le Royaume-Uni ont réaffirmé leur engagement écologique, Washington se désolidarise du mouvement. Alors que Barack Obama avait accepté de réduire les émissions de carbone de 26 à 28% d’ici 2025, son successeur se dédouane de toute obligation.

Résultats de recherche d'images pour « trump accord du climat manifestation »
« Sortir de l’accord est un cauchemar » –  Manifestation de « Will are still in » (« On est encore dedans ») organisée pour protester contre la décision de sortir de l’accord. L’organisation regroupe 125 villes, 9 États, 902 entreprises et 183 universités aux USA. Ils veulent que le gouvernement respecte ses engagements.

Mais si le retrait de l’accord a fait du bruit, d’autres mesures inquiétantes ont été  prises plus discrètement : restriction des budgets, renvoi des conseillers scientifiques ou encore démantèlement de l’héritage Obama. En mars 2017, Donald Trump a en effet signé une ordonnance visant à réduire les taxes sur les véhicules polluants et à modifier le suivi des émissions de carbone du gouvernement fédéral. Mais l’ordonnance sert surtout à amorcer le processus de révocation du projet Clean Power (Énergie propre) de l’EPA (Agence de protection de l’environnement). Le projet tentait de réduire les émissions de dioxyde de carbone des nouvelles centrales électriques.

LA NATURE, UN OUTIL POLITIQUE

Les Etats Unis de Donald Trump se sont donc largement soustrait à la lutte globale contre le réchauffement climatique. Cependant, on ne peut pas réduire l’extrême droite au comportement d’un seul gouvernement. 

En Europe, l’extrême droite est en effet moins radicale en matière environnementale, et ce à des fins politiques. Le 6 novembre, alors qu’il participe à un projet de reforestation de la forêt la Forêt Haydar Aliyev à Ankara, Recep Tayyip Erdogan rappelle la fragilité de la nature. Il annonce alors que son gouvernement donnera « la priorité aux projets et actions qui limiteront la pollution environnementale, qui réduiront le gaspillage et qui développeront la conscience écologique ». Cette déclaration n’est pas seulement une marque d’appui à la lutte écologique : la nature est ici un outil politique de taille pour adoucir l’image du président dictateur et l’inscrire dans un élan de modernité. 

D’autres partis d’extrême droite utilisent leur politique environnementale comme un atout : en Hongrie, par exemple, le gouvernement a libéré 15 millions d’euros, sur deux ans, pour aider les automobilistes à changer leurs habitudes. « Nous souhaitons que de plus en plus de voitures à zéro émission puissent rouler à Budapest » explique en effet le secrétaire pour le développement économique et la réglementation. La Hongrie, gouvernée par une droite forte qui badine avec les extrêmes, n’entend pas nier le risque climatique. Au contraire, sa lutte contre le réchauffement se veut une vitrine de la modernité de ses politiques publiques. 

UNE VAGUE VERTE EN EUROPE ? 

En matière d’écologie, l’extrême droite ne semble donc pas suivre de ligne politique climato-sceptique. Au contraire, sa montée dans les urnes s’accompagne d’une croissance des votes en faveur des partis écologistes : en Bavière, Die Grüne a recueilli 17,5% des voix, derrière le parti d’extrême droite. En Belgique et au Luxembourg, on observe la même progression des verts. Si L’Europe est en proie aux nationalismes, elle ne semble pas pour autant insensible à la lutte contre le réchauffement climatique. 

Résultats de recherche d'images pour « europe verts »

MORT A L’ÉCOLOGIE, NON, MORT AUX ÉCOLOGISTES, OUI

Les partis d’extrême droite n’ont beau pas avoir de ligne environnementale claire, ils se rejoignent dans l’utilisation de la violence politique. En 2017, 197 défenseurs de l’environnement ont perdu la vie, alors qu’ils appelaient à la protection de la planète ou de leurs terres. Selon un rapport publié par l’ONG britannique Global Witness, le Brésil à lui seul compte 48 morts.

Résultats de recherche d'images pour « assassinat défenseurs de l'environnement »

A première vue, les partis d’extrême droite ne sont pas directement responsables d’une telle violence envers les écologistes. Pourtant, les pays gouvernés par l’extrême droite font partie des plus dangereux pour les défenseurs de la planète, comme le Brésil, les Philippines, Honduras et la Colombie. Jakeline Romeo, une écologiste colombienne, explique : « Ils te menacent donc tu te tais. Je peux pas me taire. Je ne peux pas rester sans rien faire. Nous nous battons pour nos terres, pour notre eau, pour nos vies. » Ce n’est pas le nouveau président brésilien qui arrangera la situation : au contraire, il cible à répétition les populations autochtones qui luttent les multinationales et la déforestation.

L’ECONOMIE CONTRE L’ECOLOGIE

Même si la question climatique n’est pas la cible de tous les partis, elle reste la grande absente de leurs politiques et de leurs débats. Cependant, cette absence n’est pas le seul fait de l’extrême droite : à gauche comme à droite, l’écologie n’est pas la première préoccupation des gouvernements. 

La France illustre bien l’échec des gouvernements à appuyer la transition écologique : si Emmanuel Macron s’est fait élire sur des promesses assez vertes, la première année de son quinquennat les bat en brèche. Le gouvernement a en effet reculé sur le nucléaire et les émissions de CO2 dépassent les objectifs fixés. Le glyphosate n’est toujours pas interdit, et le budget ministériel a baissé. Les mesures du « Champion de la Terre », titre décerné en septembre par les Nations Unies, n’ont plus la priorité.  

Résultats de recherche d'images pour « macron hulot europe caricature »

Ce n’est donc pas l’extrême droite qui freine le plus l’écologie, mais la croissance capitaliste. La démission du ministre de la Transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, le 28 aout, confirme la tendance : les écologistes perdent du terrain face aux lobbys et aux entreprises. N. Hulot le dit lui même : « l’influence des lobbys de l’industrie et de l’agriculture n’a pas souffert le moins du monde des bonnes intentions de Macron ».

LE « SURSAUT » SE FAIT ATTENDRE

L’écologie est une des premières victimes de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite: sans être systématiquement attaquée, elle est absente des débats et des enjeux principaux. Ce relai au second plan n’est pas l’apanage de l’extrême droite pour autant : sur l’échiquier politique, l’écologie est sous représentée, et le « sursaut écologique » nécessaire se fait attendre. L’action citoyenne, en revanche, peut commencer sans lui.

Image associée

 

 

SOURCES 

Ouvrages spécialisés : 

  • FRANÇOIS Stéphane, L’Écologie politique : une vision du monde réactionnaire ?, Cerf Politique, 2012
  • Global Witness, Defenders of the Earth : global killings of land and environmental defenders in 2016 (Défenseurs de la Planète : meurtres des protecteurs de l’environnement et des terres dans le monde en 2016), Juillet 2017
  • MOHLER Karine, PIET Grégory et ZACCAI Edwin, Changement climatique et familles politiques en Europe, Cairn, 2015
  • CAMUS Jean-Yves Camus et LEBOURG Nicolas, Les Droites extrêmes en Europe. Seuil, 2015

Documentaires : 

  • THIRIET Yohann, Le climat de la Terre en 2100, RMC Découvertes, 2015
  • STEVENS Fisher, Before the flood (Avant le déluge), Octobre 2016 

Articles : 

  • FOUCART Stéphane, « ‘’Nous voulons des coquelicots’’ : l’appel contre les pesticides lancé dans Charlie Hebdo », Le Monde, 11 septembre 2018, Paris
  • BOYES Roger, « De Trump à Bolsonaro, le club des brutes », The Time, 31 octobre 2018, Londres
  • [Non signé]. « Brésil. Les premiers bouleversements du futur gouvernement Bolsonaro », Courrier International, 2 novembre 2018, Paris
  • ROSA-AQUINO Paola, « L’avenir du climat se joue aussi au Brésil », Grist-Seattle, 24 octobre 2018, Seattle 
  • [Non signé]. « Une vague verte en Europe ? », Courrier International, 16 octobre 2018, Berlin
  • YANSANÉ Sidy, « Environnement. Le réchauffement climatique, “une peine de mort pour les pays africains’’ », Courrier international, 11 octobre 2018, Nigéria
  • [Non signé]. « Au-delà du cas Hulot, le désarroi global des écologistes au pouvoir », Financial Times, 30 aout 2018, Londres
  • [Non signé]. « Etats-Unis. Nouveau revers pour l’oléoduc Keystone XL », Courrier international, 9 septembre 2018, Paris
  • ROJAS Giselle, « Infographie. L’Amazonie, un géant aux pieds d’argile », Amazonie : le labo du futur, Courrier international, 9 octobre 2018
  • [Non signé]. « Climat. Une nouvelle commission internationale pour s’adapter au réchauffement », NRC Handelsblad, 17 octobre 2018, Pays Bas
  • Agence France Presse, « La Terre pourrait se réchauffer 15% de plus d’ici 2100 », La Presse, 6 décembre 2017, Canada
  • DE SOUZA Carl, « L’Amazonie coincée entre l’économie et l’extrême-droite », La Presse, 30 octobre 2018, Canada
  • Associated Press, « D. Trump annule plusieurs mesures de protection de l’environnement », Radio Canada, 28 Mars 2017
  • ALVAREZ Bruno, « Défendre l’environnement leur a coûté la vie », Ouest-France, 8 février 2018
  • LICOURT Julien, « Que pèse réellement l’extrême droite en Europe ? », Le Figaro, 2018
  • SERRES Eric, « Brésil. Jair Bolsonaro : violemment anti-climat », l’Humanité, 25 octobre 2018
  • [Non signé]. « Hongrie : une politique environnementale à double sens », Euronews, septembre 2016
  • Agence France Presse, « Italie: l’extrême droite et les populistes en tête », Libération, 5 mars 2018

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s